Extrait Un village Saintongeais

      Nous pourrions commencer notre propos en écrivant « Il était une fois, une paroisse nommée Saint-Michel de la Nuelle ».

Comment parler d’un si petit village et pourquoi a-t-il pu, semble-t-il, intéresser autant les abbesses de Saintes? Elles en ont pris possession vraisemblablement pour affirmer leur mainmise sur la contrée. A quelles fins ont-elles voulu asseoir là leur hégémonie? Elles possèdent déjà Pont-l’Abbé et Saint-Sulpice, proches respectivement de deux kilomètres et deux kilomètres et demi.

 

La châtellenie de Pont-l’Abbé avait une grande importance et était un des plus riches fiefs de l’abbaye et commandait de nombreux arrière-fiefs dont Saint-Michel de la Nuelle. Mais à quoi devons-nous que les abbesses aient voulu construire là une aussi grande église[1].

Dans nos recherches sur l’histoire de Saint-Michel de la Nuelle, jamais nous n’avons trouvé mention d’un seigneur de l’endroit qui, comme tel, ait pu financer la construction d’un lieu saint pour assurer son salut.

Il n’y était fait état que de populations laborieuses, paysans, vignerons, meuniers, fariniers ou ouvriers agricoles. Seules, sans doute, les abbesses en étaient-elles capables?

L’abbaye Sainte-Marie de Saintes relevait directement du Vatican, les abbesses n’avaient donc pas de suzerain et, de ce fait, elles avaient la libre disposition de leurs biens.

Auraient-elles délibérément financé la construction de l’église et fondé là une paroisse? Nous n’oublions pas que l’Abbesse de Sainte-Marie de Saintes est dite « Seigneur de Pont-l’Abbé ». Ceci expliquerait qu’elle possédait le financement nécessaire pour la construction de notre église de Saint-Michel de la Nuelle.

Cette situation répondait-elle à un besoin, ou tout simplement indique-t-elle que ce lieu existait, déjà exploité, mais plus ou moins négligé, laissé en marge des efforts d’évangélisation, avec une population peut être installée depuis fort longtemps?

Voyons ce qui s’est passé dans notre Saintonge en essayant de revenir très longtemps en arrière, dans des temps très anciens et, en l’occurrence, au second âge du fer aux environs de 300 avant J.C.

« Le second âge du fer est marqué par les mouvements des peuples celtiques. On ne sait pas, actuellement, à quelle période les Celtes ont occupé la région, ou, du moins, y ont exercé leur influence. Seule la fin de la période, que viendra clore la conquête romaine, est aujourd’hui mieux connue. Pour la première fois, les sources littéraires antiques, (César, Strabon) nous livrent le nom d’un peuple de la région, antérieur à l’Histoire de ce peuple celtique qui donnera son nom à l’une des deux provinces composant le département : le peuple santon….

De nombreuses nécropoles composées d’enclos circulaires, fossés creusés dans le calcaire et recomblés rituellement, ont été reconnues par prospection aérienne. Les cendres du mort étaient déposées sur le fossé recomblé, parfois dans un vase enfoui dans une fosse. Les enclos étaient de forme circulaire ou carrée. Ce type de nécropole apparait dès l‘âge du Bronze, mais les enclos carrés ne sont qu‘à partir   de l‘extrême fin du Premier Age du Fer[2] ». Une nécropole de ce type a été découverte dans notre région, à Ecurat, dont la photo aérienne nous a été transmise par J. Dassié.

Ecurat est à 15 km, environ de Saint-Michel de la Nuelle, ce qui, peut-être, confirmerait l’hypothèse de la présence des peuples Celtiques dans le périmètre de Pont-l’Abbé.

« Pour ce qui est de la pénétration économique romaine nous pouvons nous référer à la découverte de nombreuses amphores de la République romaine en Saintonge. Elles n’étaient que les emballages du vin dont les celtes étaient grands consommateurs, et peut-être aussi l’huile d’Italie. C’est sans doute à partir du sud de la Gaule, romaine depuis les années 120 av. J.-C., et par l’axe de la Garonne, que le vin et l’huile parvenaient dans la région.

Lorsqu’en 58 av. J-C. les Helvètes se mettront en route, abandonnant leur terre suisse pour le riche pays santon, ils vont constituer une menace pour les provinces du sud et ce commerce prospère vers les peuples indépendants. Alors César interviendra : ce sera la guerre des Gaules.

Dans des temps très lointains, au paléolithique, des hommes ont fréquenté notre région si l’on se réfère à leur présence à la Roche-Courbon, et à l’orée de la forêt du même lieu, dans le site fouillé au XIX° s. par Boisselier: la Vauzelle, connu pour son complexe d’habitat.

Plus près, au néolithique, le site des Ouchettes, à Plassay, a livré les vestiges d’une occupation du néolithique ancien, découvert en 1992 sur le tracé de la future autoroute A 837 il contenait des concentrations de mobilier de céramique et lithique. L’étude de ce vieux sol suggère la mise en œuvre d’une culture de céréales à proximité immédiate, preuve de la présence des hommes sédentarisés.

La monnaie fait son apparition en Saintonge, au III° s. avant J.C. avec le célèbre statère d’or au nom de Philippe II de Macédoine, découvert à Pons. Cette pièce est maintenant généralement considérée comme une des toutes premières imitations celtiques presque parfaite.[3]

Dans l’extrait du Bulletin Monumental T CXIV de janvier-mars 1956, René Crozet nous indique clairement que des survivances antiques dans le remploi de pierres d’origine gallo-romaines, se retrouvent dans des constructions du Moyen Age.

Ainsi, à Pont-l’Abbé, des transmissions ou des transfusions de formes architecturales ou d’éléments décoratifs sont à noter.

 

Elles se manifestent, par exemple, par l’usage des cannelures sur des pilastres, des colonnes engagées, des arcs ou des socles.

A Pont-l’Abbé, les cannelures sont redentées. Elles se combinent avec des imbrications ou écailles. Et René Crozet donne pour exemple une colonne du portail de l’église. (voir note 3)

Une remarque très importante de ce même auteur, nous dit que: la thèse la plus simple, consisterait à imaginer une descendance directe entre les modèles romains ou gallo-romains et les adaptations romanes.

Mais on a pensé aussi à faire intervenir les influences byzantines en partant du fait que certaines imitations du chapiteau corinthien datées de l’époque mérovingienne, ne seraient pas des productions indigènes mais des produits d’importation d’Orient.

Une autre thèse fait intervenir l’art musulman et l’art mozarabe dans ce qui serait une sorte de résurrection du chapiteau du XI ème.

Ces influences, venues de la péninsule ibérique par la Catalogne et par le nord-ouest de l’Espagne, auraient gagné le Languedoc, le Sud Ouest aquitain, le Poitou, la Saintonge.

On ne peut cependant pas s’empêcher de souligner les chapiteaux, que parmi les plus belles répliques romanes du chapiteau corinthien, figurent ceux de Pont-l’Abbé. Ils surmontent de puissantes colonnes engagées, cannelées. De ce fait, leur allure très romaine conduit à faire observer qu’ils appartiennent assurément à la Saintonge ». (Voir note 3)

 

 

Nous voyons donc que notre Saintonge est habitée depuis des temps immémoriaux.

Où en étions-nous dans notre village de Saint-Michel de la Nuelle?

Sans doute notre village n’a-t-il pas joué un grand rôle à cette époque. Pour expliquer et comprendre toutes ces interrogations, nous allons essayer de remonter très en arrière, et nous référer au travail de Patrice Dussaud[4]. Laissons cet enfant du pays, professeur d’histoire, nous dire comment il voit:

 

« L’occupation du sol et le peuplement dans le bassin de l’Arnoult. »

 

« Situé dans la partie occidentale de la Saintonge, entre le marais de Brouage et la champagne saintongeaise, entre la Charente et la Seudre, le bassin de l’Arnoult fait figure de nos jours de région pauvre, à l’exception de sa basse vallée où la majeure partie de la production maraîchère saintongeaise est concentrée, production au demeurant, peu importante et au rendement faible.

 

Le bassin de l’Arnoult est tenu à l’écart des grandes voies de communication convergeant vers Saintes. Il est en grande partie le domaine de la forêt, que les Hommes du Moyen Age baptisèrent « forêt du Baconais » et dont les lambeaux sont encore visibles aujourd’hui dans le paysage ».

La vallée de l’Arnoult s’est creusée au cours des périodes glaciaires du quaternaire. La Saintonge connut alors un climat périglaciaire (sans glacier) marqué par une phase de gel à l’entrée de l’hiver, et par un dégel au printemps qui entraina une érosion mécanique importante. Il en résulte des vallées disproportionnées par rapport aux cours d’eau qui les occupent de nos jours, telle la vallée de la Charente, où, à une échelle moindre, celle de l’Arnoult. Cette vallée devait constituer pour l’homme un milieu attractif, les alluvions qui la recouvre,-calcaires mêlés de tourbe, de silice et d’argile-, enrichis par les inondations hivernales, en azote, constituent de très bonnes terres pour les cultures de printemps si elles sont drainées. Des hommes, dans le passé, ont pu comprendre et être sensibles à ces données pour s’installer et cultiver.

L’histoire de l’occupation du sol commence avec l’apparition de l’agriculture. Auparavant, l’homme, chasseur et cueilleur n’exerçait aucune emprise sur la terre, menant une vie nomade à la suite de troupeaux sauvages. Tout changea au néolithique: en devenant agriculteur l’homme se sédentarise et commence à façonner selon ses besoins le paysage naturel en paysage agraire. Toutes ces civilisations du néolithique ont laissé des traces importantes en Saintonge, mais malheureusement sont peu nombreuses dans le bassin de l’Arnoult. Nous n’avons donc aucune certitude quant à l’habitat néolithique dans notre vallée. Par contre, des vestiges archéologiques de l’âge du bronze y témoignent de la présence humaine. Mais on note qu’à ce moment là, la chaine des découvertes archéologiques est rompue. C’est ensuite l’âge du fer dans notre province encore peu peuplée. A la moitié de cette période, on note l’arrivée d’une vague d’envahisseurs celtes ». (Mémoire de Maîtrise de Patrice Dussaud).

Nous l’avons vu plus avant dans les écrits de José Gomez de Soto, les Celtes étaient bien implantés dans notre région.

Si nous revenons à la période romaine, nous pouvons écrire que:

« Une des transformations majeures apportées par la conquête romaine aux Santons, comme aux autres nations gauloises, a été de les doter d’une ville chef-lieu conçue et organisée à la romaine.

Ce chef-lieu des Santons reçut un nom gaulois, celui de « Mediolanum » et il est possible que Saintes ait été la première ville organisée. C’est ce que parait indiquer le géographe grec Strabon (vers 63 av. J.C.)

Autrement dit, il est probable que la Saintonge romaine ait hérité de la Saintonge gauloise et que le gouvernement romain n’ait pas fait les frais d’un nouvelle organisation [5] »

Mais Patrice Dussaud poursuit:

« Nous sommes maintenant vers les V°-VIème. de notre ère.

Le travail des habitants permet de dire que la forêt était percée de clairières isolées les unes des autres qui devaient se trouver en particulier le long de la basse vallée de l’Arnoult qui nous intéresse.

Le lent essor démographique permet un accroissement des surfaces cultivées et le recul de la forêt. Malheureusement le bilan archéologique ne nous laisse que très peu de marge de réflexion ».

Nous allons nous pencher maintenant sur la présence de la mer à l’emplacement même de Pont-l’Abbé, Patrice Dussaud nous ayant remis une note pour une éventuelle publication.

 

 

 



[1]Manuscrit de Claude Masse, Ingénieur cartographe du roi Louis XIV. Service Historique de la Défense Château de Vincennes. MS in quarto 136, p.332 et 333.

[2]José Gomez de Soto. La Charente Maritime l’Aunis et la Saintonge des Origines à nos Jours. Ed. Bordessoules 1981, p.34 et 37.

[3]La Charente Maritime, l’Aunis et la Saintonge des Origines à nos Jours, sous la direction de Jean Glénisson. Ed. Bordessoules 1981. Louis Maurin « l’Epoque Gallo-Romaine », p. 43 à 96.

[4]Docteur en histoire médiévale, auteur d’une thèse de doctorat d’université « Peuplement et occupation du sol des bois de Saintonge occidentale de la fin de l’Antiquité au milieu du XVIme siècle ». Université de Bordeaux III, 1998.

[5] La Charente Maritime, l’Aunis et la Saintonge des Origines à Nos Jours  Ed. Bordessoules. Saint-Jean d’Angély 1981. Louis Maurin, L’Epoque Gallo-Romaine, p 50 et 54.